La grossesse gémellaire désigne toute grossesse au cours de laquelle deux fœtus se développent simultanément dans l’utérus, qu’ils partagent ou non le même placenta. Elle représente environ 1,5 à 3 % des naissances en France, selon les données de la Haute Autorité de Santé, et ce chiffre a augmenté ces trente dernières années avec l’essor des techniques d’assistance médicale à la procréation. Ce type de grossesse mobilise une surveillance renforcée, des consultations plus fréquentes et une connaissance précise des risques spécifiques. Entre les différents types de jumeaux, les complications possibles, la prise en charge médicale et l’accouchement, les questions sont nombreuses. Cet article guide pas à pas à travers chaque étape, de la conception jusqu’à la naissance, pour mieux comprendre ce que vivent les femmes qui portent deux enfants.
Grossesse gémellaire : quelle est exactement la définition ?
La grossesse gémellaire se définit comme la coexistence de deux embryons, puis de deux fœtus, au sein de l’utérus maternel au cours d’une même grossesse. Elle se distingue fondamentalement d’une grossesse singleton par la complexité physiologique qu’elle engendre, tant pour la mère que pour les bébés. Deux grands mécanismes biologiques sont à l’origine de cette situation : – La division d’un seul ovule fécondé, donnant naissance à des jumeaux monozygotes (vrais jumeaux), génétiquement identiques. – La fécondation simultanée de deux ovules distincts par deux spermatozoïdes différents, produisant des jumeaux dizygotes (faux jumeaux), génétiquement différents. Ces deux origines ne présentent pas le même niveau de risque obstétrical, car la chorionicité, c’est-à-dire le nombre de placentas, détermine en grande partie la surveillance à mettre en place.
Jumeaux monozygotes ou dizygotes : quelles différences concrètes ?
Les jumeaux dizygotes : le cas le plus fréquent Les grossesses dizygotes représentent environ 70 % des grossesses gémellaires.
Chaque fœtus possède son propre placenta (bichoriale) et sa propre poche des eaux (biamniotique). Ce type est dit bichoriale-biamniotique (BCBA), et constitue la situation la moins à risque parmi toutes les grossesses gémellaires. Les facteurs favorisants incluent notamment : – L’âge maternel supérieur à 35 ans – Les antécédents familiaux de jumeaux du côté maternel – Le recours à une stimulation ovarienne ou à une fécondation in vitro (FIV) – La multiparité (avoir déjà accouché plusieurs fois)
Quelles sont les causes d’une grossesse gémellaire ?
Les facteurs naturels Certaines femmes ont une prédisposition biologique à ovuler de manière multiple.
Cette tendance, souvent transmise par la lignée maternelle, augmente la probabilité d’une fécondation de deux ovules au même cycle. L’origine ethnique joue également un rôle : les femmes d’Afrique subsaharienne présentent les taux les plus élevés de grossesses gémellaires naturelles au monde. L’âge maternel avancé constitue un autre facteur reconnu. Après 35 ans, les taux de FSH (hormone folliculo-stimulante) augmentent, ce qui peut induire une ovulation multiple spontanée.
Le rôle de l’assistance médicale à la procréation L’AMP (assistance médicale à la procréation) est responsable d’une part significative des grossesses gémellaires en France.
La stimulation ovarienne provoque souvent la maturation de plusieurs follicules, augmentant ainsi la probabilité de fécondation multiple. Selon le rapport 2022 de l’Agence de la Biomédecine, environ 15 à 20 % des grossesses issues de FIV aboutissent à une grossesse multiple. Les recommandations actuelles du Collège National des Gynécologues-Obstétriciens Français (CNGOF) préconisent le transfert d’un seul embryon pour limiter ce risque.
Quels sont les symptômes d’une grossesse gémellaire ?
Des signes précoces souvent plus intenses Les symptômes classiques de la grossesse, tels que les nausées matinales, la fatigue ou la tension mammaire, sont généralement plus prononcés lors d’une grossesse gémellaire.
Cela s’explique par des taux de bêta-hCG (hormone de grossesse) significativement plus élevés, parfois deux à trois fois supérieurs à ceux d’une grossesse unique à stade équivalent. Parmi les signes évocateurs : – Nausées et vomissements plus sévères, pouvant évoluer vers une hyperémèse gravidique – Ventre arrondi précocement, souvent perceptible dès la fin du premier trimestre – Prise de poids plus rapide dès les premières semaines – Fatigue intense et persistante – Sensation de mouvements fœtaux ressentis dans plusieurs zones de l’abdomen simultanément
Quand la grossesse gémellaire est-elle diagnostiquée ?
Le diagnostic est posé lors de la première échographie, idéalement entre 11 et 13 SA + 6 jours. Cet examen permet de confirmer le nombre de fœtus, d’évaluer la vitalité cardiaque de chacun, et surtout de déterminer la chorionicité, élément central du suivi ultérieur. Un diagnostic précoce de la chorionicité est capital : après 14 SA, il devient nettement plus difficile d’établir avec certitude si les fœtus partagent ou non leur placenta.
Quelles complications sont associées à une grossesse gémellaire ?
Les risques maternels Une grossesse gémellaire expose la mère à un spectre de complications plus large qu’une grossesse unique.
Les principales pathologies à surveiller sont : – La prééclampsie, dont le risque est multiplié par 2 à 4 par rapport à une grossesse singleton. Elle se caractérise par une hypertension artérielle et une protéinurie apparaissant après 20 SA. – Le diabète gestationnel, favorisé par une demande métabolique plus importante. – L’anémie ferriprive, liée à un besoin accru en fer pour alimenter deux fœtus. – Le placenta praevia, plus fréquent en raison de la surface placentaire élargie. – La rupture prématurée des membranes, augmentant le risque d’accouchement prématuré. La mortalité maternelle liée aux grossesses multiples reste faible en France, mais le Ministère de la Santé rappelle régulièrement que ces grossesses doivent être prises en charge dans des structures adaptées, notamment des maternités de niveau II ou III selon la situation clinique.
Les risques fœtaux Les fœtus issus d’une grossesse gémellaire affrontent plusieurs risques spécifiques : – La prématurité : plus de 50 % des jumeaux naissent avant 37 semaines d’aménorrhée.
L’âge gestationnel moyen à l’accouchement est de 35 à 36 SA pour les grossesses bichoriales. – Le retard de croissance intra-utérin (RCIU), notamment dans les grossesses monochoriales où la compétition vasculaire est réelle. – Le syndrome transfuseur-transfusé (STT), touchant 10 à 15 % des grossesses monochoriales-biamniotiques. L’un des jumeaux reçoit trop de sang (risque de surcharge cardiaque) tandis que l’autre en manque (risque d’anémie sévère). – Le décès in utero d’un jumeau, pouvant avoir des répercussions neurologiques graves sur le co-jumeau survivant dans les grossesses monochoriales.
Comment se déroule le suivi médical d’une grossesse gémellaire ?
Un calendrier de consultations spécifique Le suivi d’une grossesse gémellaire est bien plus soutenu que celui d’une grossesse classique.
Le rythme des consultations et des échographies dépend directement du type de chorionicité. Pour une grossesse bichoriale-biamniotique : 1. Échographie du premier trimestre entre 11 et 13 SA + 6 jours 2. Consultation mensuelle avec un gynécologue-obstétricien 3. Échographie morphologique vers 22 SA 4. Échographies de croissance toutes les 4 semaines à partir de 24 SA 5. Consultation en maternité de niveau II dès 32 SA pour anticiper l’accouchement Pour une grossesse monochoriale-biamniotique : 1. Mêmes étapes que pour la grossesse BCBA 2. Échographies supplémentaires toutes les 2 semaines dès 16 SA pour dépister le syndrome transfuseur-transfusé 3. Hospitalisation possible dès 28 à 30 SA selon l’évolution clinique
Les examens complémentaires essentiels Outre les échographies, plusieurs bilans biologiques sont réalisés régulièrement
- Numération formule sanguine (NFS) pour surveiller l’anémie – Glycémie à jeun et test de dépistage du diabète gestationnel vers 24 à 28 SA – Bilan rénal et urinaire pour dépister une prééclampsie débutante – Mesure de la longueur cervicale par échographie endovaginale pour évaluer le risque d’accouchement prématuré
Grossesse gémellaire et accouchement : quelles modalités envisager ?
Voie basse ou césarienne : quels critères ?
La modalité d’accouchement dépend de plusieurs paramètres obstétricaux. La présentation du premier jumeau est déterminante : si le jumeau A (celui qui se présente en premier au col) est en présentation céphalique (tête en bas), l’accouchement par voie basse est envisageable dans la majorité des cas BCBA. La césarienne programmée est recommandée dans les situations suivantes : – Grossesse monochoriale-monoamniotique – Premier jumeau en présentation du siège ou transversale – Antécédent de césarienne corporéale – Certaines pathologies maternelles associées (prééclampsie sévère, placenta praevia recouvrant)
À quel terme prévoir l’accouchement ?
Le CNGOF recommande les termes suivants selon la chorionicité : – Grossesse BCBA : déclenchement ou surveillance rapprochée à partir de 38 SA – Grossesse MCBA : accouchement envisagé entre 36 et 37 SA – Grossesse MCMA : hospitalisation dès 28 à 30 SA, accouchement planifié vers 34 SA en raison du risque d’entremêlement des cordons
Comment prendre soin de soi pendant une grossesse gémellaire ?
Nutrition et supplémentation Les besoins nutritionnels augmentent significativement.
L’apport calorique recommandé est supérieur d’environ 600 kilocalories par jour par rapport à une grossesse unique, soit un total de 2 700 à 2 900 kcal selon le profil de la patiente. Les supplémentations systématiques comprennent : – Acide folique : 400 à 800 microgrammes par jour, idéalement avant la conception et jusqu’à 12 SA – Fer : 30 à 60 mg par jour selon les résultats biologiques – Iode : 150 microgrammes par jour – Vitamine D : 1000 à 1500 UI par jour selon les recommandations de la HAS
Activité physique et repos L’activité physique modérée reste bénéfique jusqu’à la fin du deuxième trimestre dans la plupart des grossesses gémellaires non compliquées.
La marche, la natation et le yoga prénatal sont généralement autorisés. Toutefois, tout signe d’alerte impose un arrêt immédiat et une consultation rapide : contractions avant 34 SA, pertes de liquide amniotique, diminution des mouvements fœtaux, maux de tête sévères ou troubles visuels.
FAQ — Grossesse gémellaire : les questions les plus fréquentes **Une grossesse gémellaire est-elle héréditaire ?
** La tendance aux jumeaux dizygotes est partiellement héréditaire, transmise par la lignée maternelle. Elle est liée à une prédisposition génétique à l’hyperovulation. Les jumeaux monozygotes, en revanche, résultent d’un événement aléatoire sans transmission familiale démontrée. Peut-on accoucher par voie basse avec des jumeaux ? Oui, l’accouchement par voie basse est possible et recommandé lorsque le premier jumeau se présente en céphalique et que l’état maternel et fœtal le permet. Environ 40 à 50 % des accouchements gémellaires se déroulent par voie basse dans des maternités spécialisées. À partir de quel terme les jumeaux peuvent-ils naître sans risque majeur ? Un terme de 34 SA est généralement considéré comme un seuil de viabilité acceptable, mais les risques néonataux restent significatifs avant 36 SA. La maturité pulmonaire fœtale peut être stimulée par une corticothérapie anténatale entre 24 et 34 SA en cas de menace d’accouchement prématuré. Le syndrome transfuseur-transfusé peut-il être traité ? Oui, la technique de coagulation laser des anastomoses vasculaires placentaires, réalisée par fœtoscopie, est le traitement de référence du syndrome transfuseur-transfusé aux stades II à IV. Elle est pratiquée dans des centres spécialisés et améliore significativement le pronostic des deux jumeaux. Faut-il obligatoirement accoucher dans une maternité de niveau III ? Pas systématiquement. Une grossesse gémellaire bichoriale-biamniotique non compliquée peut être prise en charge dans une maternité de niveau II. En revanche, une grossesse monochoriale, une naissance très prématurée ou la présence de malformations fœtales orientent vers une maternité de niveau III disposant d’un service de réanimation néonatale.
Grossesse gémellaire : ce qu’il faut retenir avant tout La grossesse gémellaire est une situation obstétricale exigeante, qui demande une vigilance médicale accrue à chaque trimestre.
Entre le choix du type de suivi, la surveillance des complications potentielles et la préparation à un accouchement adapté, chaque étape compte. La chorionicité oriente l’ensemble de la prise en charge, et un diagnostic précoce, avant 14 semaines d’aménorrhée, est déterminant. Face au moindre doute, qu’il s’agisse de contractions inhabituelles, d’une diminution des mouvements fœtaux ou de symptômes évocateurs de prééclampsie, consulter rapidement un professionnel de santé est indispensable. Une grossesse gémellaire bien suivie est une grossesse où les risques sont anticipés et maîtrisés.
Sources Agence de la Biomédecine.
(2022). Rapport annuel sur l’activité d’assistance médicale à la procréation et de diagnostic prénatal en France. Agence de la Biomédecine. Blondel, B., & Kermarrec, M. (2011). Enquête nationale périnatale 2010 : les naissances en 2010 et leur évolution depuis 2003. INSERM / Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (DREES). Collège National des Gynécologues-Obstétriciens Français (CNGOF). (2009). Recommandations pour la pratique clinique : les grossesses gémellaires. Journal de Gynécologie Obstétrique et Biologie de la Reproduction, 38(S1), S1–S96. Haute Autorité de Santé (HAS). (2016). Grossesse : quand partir à la maternité ? et recommandations de suivi prénatal. HAS. Lewi, L., Deprest, J., & Hecher, K. (2013). The vascular anastomoses in monochorionic twin pregnancies and their clinical consequences. American Journal of Obstetrics and Gynecology, 208(1), 19–30. https://doi.org/10.1016/j.ajog.2012.09.024 Ministère des Solidarités et de la Santé. (2021). Plan périnatalité et recommandations de suivi des grossesses à risque. Direction Générale de la Santé. Slaghekke, F., Lopriore, E., Lewi, L., Middeldorp, J. M., Van Zwet, E. W., Weingertner, A. S., & Oepkes, D. (2014). Fetoscopic laser coagulation of the vascular equator versus selective coagulation for twin-to-twin transfusion syndrome. The Lancet, 383(9935), 2144–2151. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(14)60123-7
