La cholestase de la grossesse est une affection hépatique spécifique à la gestation, caractérisée par un ralentissement ou un blocage du flux biliaire dans le foie, entraînant une accumulation d’acides biliaires dans le sang maternel. Elle touche environ 0,5 à 2 % des femmes enceintes en France, avec des variations importantes selon les origines géographiques et génétiques. Cette pathologie apparaît le plus souvent au troisième trimestre, entre la 28e et la 36e semaine d’aménorrhée.

Reconnaître rapidement les signes cliniques permet de protéger à la fois la mère et le bébé, car les risques fœtaux peuvent être graves en l’absence de prise en charge adaptée. Cet article détaille les mécanismes biologiques en jeu, les symptômes caractéristiques, les examens diagnostiques à réaliser, les options thérapeutiques disponibles et les modalités de surveillance recommandées par le corps médical. Une FAQ répond aux questions les plus fréquemment posées par les futures mamans concernées.

Qu’est-ce que la cholestase de grossesse exactement ?

La cholestase gravidique, également appelée cholestase intra-hépatique de la grossesse (CIHG), désigne une perturbation du transport de la bile à l’intérieur des cellules hépatiques, provoquée par les modifications hormonales propres à la gestation. La bile, produite en continu par le foie, ne s’écoule plus normalement vers les voies biliaires, et ses composants — en particulier les acides biliaires — s’accumulent dans le sang.

Cette stase biliaire est distincte d’une obstruction mécanique externe, comme un calcul vésiculaire ou une compression tumorale. Il s’agit d’un phénomène purement fonctionnel, lié à la sensibilité hormonale de certaines femmes prédisposées génétiquement.

Quelle est la différence entre cholestase intra-hépatique et obstruction biliaire ?

| Caractéristique | Cholestase intra-hépatique de la grossesse | Obstruction biliaire mécanique |
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| Origine | Fonctionnelle, hormonale | Mécanique (calcul, tumeur) |
| Localisation | À l’intérieur des cellules hépatiques | Dans les canaux biliaires extra-hépatiques |
| Réversibilité | Totale après l’accouchement | Variable selon la cause |
| Population concernée | Femmes enceintes prédisposées | Tout public |
| Traitement principal | Acide ursodésoxycholique, surveillance | Intervention chirurgicale ou endoscopique |
| Risque fœtal | Élevé sans prise en charge | Indirect, lié à l’état maternel |

La distinction est cliniquement fondamentale, car la prise en charge diffère radicalement selon la nature du trouble.

Quelles sont les causes de la cholestase gravidique ?

Plusieurs facteurs convergent pour expliquer l’apparition de cette pathologie, sans qu’une cause unique soit toujours identifiable.

Le rôle des hormones sexuelles

Les œstrogènes et la progestérone atteignent des concentrations très élevées en fin de grossesse. Ces hormones modifient la perméabilité membranaire des hépatocytes et réduisent l’expression de certaines protéines transporteuses de la bile, notamment ABCB11 et ABCB4.

Cette inhibition ralentit l’excrétion des acides biliaires vers les canalicules, provoquant leur reflux dans la circulation sanguine. La concentration sérique des acides biliaires peut alors dépasser 10 micromoles par litre, seuil retenu pour définir la cholestase clinique.

La prédisposition génétique

Des mutations ou des polymorphismes dans les gènes codant pour les transporteurs biliaires augmentent significativement la vulnérabilité. Les femmes ayant un antécédent personnel ou familial de cholestase gravidique présentent un risque de récidive estimé entre 45 et 70 %.

Certaines populations, comme les femmes originaires d’Amérique du Sud (notamment du Chili), d’Asie du Sud-Est ou des pays scandinaves, montrent une prévalence plus élevée, ce qui confirme la dimension héréditaire.

D’autres facteurs favorisants

  • Grossesse multiple (jumeaux ou plus), car les taux hormonaux sont encore plus élevés
  • Antécédent de cholestase sous contraceptif oral contenant des œstrogènes
  • Lithiase biliaire préexistante
  • Déficit en sélénium, observé dans certaines études épidémiologiques
  • Hépatites virales chroniques, en particulier l’hépatite C

Comment reconnaître les symptômes de la cholestase en cours de grossesse ?

Le symptôme dominant, présent dans plus de 80 % des cas, est le prurit — c’est-à-dire des démangeaisons intenses et persistantes — qui survient sans lésion cutanée visible au départ.

Le prurit gravidique : un signal d’alarme à ne pas ignorer

Ce prurit est particulièrement caractéristique lorsqu’il touche les paumes des mains et les plantes des pieds, souvent de façon plus intense la nuit. Il peut s’étendre progressivement au tronc, aux membres et au visage.

L’intensité nocturne perturbe le sommeil, altère la qualité de vie maternelle et représente un indice clinique précieux pour orienter le diagnostic. Contrairement aux dermites classiques de la grossesse, aucune éruption primaire n’est visible avant le grattage.

Les autres manifestations cliniques

Au-delà du prurit, d’autres signes peuvent apparaître et méritent attention :

  • Ictère : jaunisse visible sur la peau et le blanc des yeux, présente dans 10 à 25 % des cas
  • Urines foncées : signe d’une bilirubinurie élevée
  • Selles décolorées : en raison du déficit en pigments biliaires dans le tube digestif
  • Fatigue inhabituelle : liée aux perturbations métaboliques hépatiques
  • Nausées tardives : différentes des nausées du premier trimestre
  • Douleurs légères dans l’hypochondre droit : région du foie, sans caractère aigu

Ces symptômes surviennent généralement après la 28e semaine, bien que des formes précoces — dès la 20e semaine — soient décrites dans la littérature médicale.

Quand faut-il consulter en urgence ?

Une consultation rapide s’impose sans délai si :

  1. Les démangeaisons sont intenses et apparaissent soudainement aux paumes ou aux plantes
  2. Un ictère cutané ou muqueux est constaté
  3. Les urines deviennent nettement plus foncées
  4. Les mouvements fœtaux diminuent de façon perceptible
  5. Une fatigue brutale et inexpliquée s’installe après la 24e semaine

Le Ministère de la Santé recommande de ne jamais minimiser un prurit intense pendant la gestation et de consulter un professionnel de santé sans attendre le prochain rendez-vous de routine.

Comment le diagnostic de cholestase gravidique est-il posé ?

Le diagnostic repose sur un faisceau d’arguments cliniques et biologiques, aucun signe seul n’étant suffisant pour affirmer la pathologie.

Les examens biologiques indispensables

Le dosage des acides biliaires totaux sériques constitue l’examen de référence. Un taux supérieur à 10 micromoles par litre à jeun confirme la cholestase, tandis qu’un taux supérieur à 40 micromoles par litre est associé à un risque fœtal significativement accru, notamment de mort fœtale in utero.

Le bilan hépatique complet comprend :

  • ALAT et ASAT (transaminases) : fréquemment élevées, parfois de 2 à 10 fois la normale
  • Gamma-GT : parfois augmentées, bien que moins spécifiques
  • Phosphatases alcalines : difficiles à interpréter en raison de leur élévation physiologique pendant la grossesse
  • Bilirubine totale et conjuguée : augmentée en cas d’ictère associé
  • TP (taux de prothrombine) : peut être abaissé en cas de déficit en vitamine K

Les examens complémentaires utiles

Une échographie hépatique et des voies biliaires est systématiquement réalisée afin d’éliminer une cause obstructive mécanique. Elle permet de visualiser d’éventuels calculs ou une dilatation des voies biliaires.

Un bilan sérologique hépatique (hépatites B et C, EBV, CMV) est proposé pour exclure une hépatite virale intercurrente. Le suivi est ensuite assuré par des dosages répétés des acides biliaires, généralement toutes les 1 à 2 semaines selon la sévérité.

Quels sont les risques pour la mère et pour le bébé ?

La cholestase gravidique présente un profil de risque asymétrique : relativement bénigne pour la mère, potentiellement grave pour le fœtus.

Les risques maternels

Pour la future maman, les complications directes restent limitées dans la grande majorité des cas. La principale préoccupation est le déficit en vitamines liposolubles (A, D, E, K), lié à la malabsorption des graisses consécutive à la réduction du flux biliaire intestinal.

Un déficit en vitamine K peut prolonger les temps de coagulation et augmenter le risque hémorragique lors de l’accouchement. Une supplémentation préventive est donc souvent prescrite.

Les risques fœtaux : une vigilance indispensable

Les risques pour le bébé sont nettement plus préoccupants et justifient la surveillance intensive mise en place dès le diagnostic :

  • Prématurité spontanée ou induite : observée dans 19 à 60 % des cas selon les séries
  • Détresse respiratoire néonatale : liée à l’immaturité pulmonaire en cas d’accouchement prématuré
  • Passage méconial in utero : le méconium dans le liquide amniotique témoigne d’une souffrance fœtale
  • Mort fœtale in utero : risque estimé à 1 à 3 % en l’absence de prise en charge, essentiellement lié à une arythmie cardiaque fœtale provoquée par l’accumulation d’acides biliaires

Lorsque le taux d’acides biliaires dépasse 100 micromoles par litre, certaines équipes obstétricales envisagent une naissance programmée dès la 36e semaine, voire avant selon le contexte clinique.

Quel est le traitement de la cholestase intra-hépatique de la grossesse ?

La prise en charge associe un traitement médicamenteux ciblé, une supplémentation vitaminique, une surveillance fœtale renforcée et une réflexion sur le terme optimal d’accouchement.

L’acide ursodésoxycholique : le traitement de référence

L’acide ursodésoxycholique (AUDC), également commercialisé sous le nom d’Ursofalk ou Delursan, est le traitement de première intention. Administré à des doses de 10 à 15 mg par kilogramme de poids corporel par jour, il améliore l’excrétion biliaire, réduit le taux sérique d’acides biliaires et soulage le prurit dans la majorité des cas.

Son profil de sécurité maternel et fœtal est bien documenté, avec aucun effet tératogène rapporté dans les études disponibles. L’amélioration clinique survient généralement en 1 à 2 semaines après l’instauration du traitement.

Les traitements complémentaires

Plusieurs mesures adjuvantes sont associées selon les cas :

  • Supplémentation en vitamine K : 10 mg par voie orale par jour pour prévenir les troubles de coagulation
  • Antihistaminiques : comme la chlorphénamine, pour atténuer le prurit, bien que leur efficacité reste modeste sur la cause
  • Crèmes apaisantes : à base d’émollients pour réduire l’inconfort cutané lié au grattage
  • Rifampicine : utilisée en deuxième intention dans les formes résistantes à l’AUDC, avec une surveillance accrue

La surveillance fœtale intensifiée

Un monitoring fœtal régulier est instauré, comprenant :

  • Enregistrement cardiotocographique (CTG) hebdomadaire ou bihebdomadaire
  • Échographies doppler fœtales pour évaluer la vascularisation placentaire
  • Comptage des mouvements fœtaux quotidiens par la mère elle-même
  • Amniocentèse pour analyse du liquide amniotique en cas de doute sur une souffrance fœtale

Le moment de l’accouchement : une décision médicale individualisée

La décision du terme d’accouchement est discutée au cas par cas, en réunion pluridisciplinaire. Les recommandations actuelles, notamment celles du Royal College of Obstetricians and Gynaecologists (RCOG), préconisent un accouchement déclenché entre 37 et 38 semaines d’aménorrhée pour les formes modérées, et dès 35 à 36 semaines pour les formes sévères avec acides biliaires supérieurs à 100 micromoles par litre.

Que se passe-t-il après l’accouchement ?

La cholestase gravidique régresse spontanément et rapidement après la délivrance dans la quasi-totalité des cas. Les taux d’acides biliaires se normalisent en général dans les 2 à 8 semaines suivant la naissance.

Le suivi postnatal recommandé

Un bilan hépatique complet est réalisé à 6 et 12 semaines post-partum afin de confirmer la normalisation des paramètres. Si des anomalies persistent au-delà de 3 mois, un bilan hépatologique approfondi est entrepris pour rechercher une pathologie hépatique sous-jacente méconnue.

Les risques à long terme pour la mère

Des études publiées dans The Lancet et le British Medical Journal ont montré que les femmes ayant présenté une cholestase gravidique ont un risque légèrement augmenté de développer ultérieurement des maladies hépatiques chroniques, des lithiases biliaires ou des maladies auto-immunes du foie. Une surveillance hépatologique espacée dans le temps reste donc conseillée.

La contraception après une cholestase gravidique

Les contraceptifs oraux combinés contenant des œstrogènes sont déconseillés après un épisode de cholestase gravidique, en raison du risque de récidive d’une atteinte hépatique fonctionnelle. Les microprogestatifs, les dispositifs intra-utérins ou les méthodes barrières représentent des alternatives appropriées.

Comment prévenir une récidive lors d’une grossesse ultérieure ?

La prévention d’une récidive repose essentiellement sur une information claire de la patiente, une surveillance biologique précoce dès le début du deuxième trimestre lors des grossesses suivantes, et une concertation avec l’équipe obstétricale et hépatologique.

Un dosage des acides biliaires peut être proposé dès la 20e semaine chez les femmes à haut risque de récidive, afin d’anticiper une éventuelle aggravation. La mise en place rapide d’un traitement par acide ursodésoxycholique dès les premiers signes biologiques ou cliniques permet de limiter l’exposition fœtale aux acides biliaires en excès.

Cholestase grossesse : ce qu’il faut absolument retenir

La cholestase gravidique est une pathologie hépatique hormonodépendante, réversible après la naissance, mais dont les conséquences fœtales peuvent être sévères sans prise en charge rapide. Le prurit palmoplantaire nocturne est le symptôme clé à ne jamais négliger après la 24e semaine. Un taux d’acides biliaires supérieur à 40 micromoles par litre justifie une surveillance obstétricale renforcée et un traitement par acide ursodésoxycholique. En cas de doute sur l’un des signes décrits dans cet article, consulter sans délai un médecin ou une sage-femme reste la décision la plus protectrice pour la mère et pour l’enfant à naître.

FAQ : les questions les plus fréquentes sur la cholestase de grossesse

La cholestase de grossesse est-elle dangereuse pour le bébé ?
Oui, en l’absence de traitement et de surveillance, la cholestase gravidique peut entraîner une mort fœtale in utero, une prématurité ou une détresse respiratoire néonatale. Le risque est directement corrélé au taux d’acides biliaires sériques, notamment au-delà de 40 micromoles par litre.

Le prurit est-il toujours signe d’une cholestase pendant la grossesse ?
Non, les démangeaisons pendant la gestation peuvent avoir d’autres causes, comme une dermatose bulleuse gravidique, un eczéma ou une réaction allergique. Toutefois, un prurit intense localisé aux paumes et aux plantes, sans lésion cutanée visible, doit systématiquement faire évoquer une cholestase et motiver un bilan biologique.

Peut-on accoucher naturellement avec une cholestase gravidique ?
Un accouchement par voie basse est possible dans la majorité des cas, mais le terme est souvent anticipé par déclenchement médical pour réduire le risque fœtal. La décision dépend de la sévérité biologique, du terme gestationnel et des conditions obstétricales locales.

La cholestase gravidique disparaît-elle après l’accouchement ?
Dans pratiquement tous les cas, les symptômes et les anomalies biologiques disparaissent dans les semaines suivant la naissance. Une normalisation complète intervient généralement dans les 2 à 8 semaines post-partum, confirmée par un bilan hépatique de contrôle.

Peut-on reprendre une contraception hormonale après une cholestase de grossesse ?
Les pilules contenant des œstrogènes sont déconseillées en raison du risque de récidive hépatique. Des alternatives non hormonales ou à base de progestatif seul sont préférables et doivent être discutées avec le médecin traitant ou le gynécologue.

Sources

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